Alban Nikolai Herbst / Alexander v. Ribbentrop

e   Marlboro. Prosastücke, Postskriptum Hannover 1981   Die Verwirrung des Gemüts. Roman, List München 1983    Die blutige Trauer des Buchhalters Michael Dolfinger. Lamento/Roman, Herodot Göttingen 1986; Ausgabe Zweiter Hand: Dielmann 2000   Die Orgelpfeifen von Flandern, Novelle, Dielmann Frankfurtmain 1993, dtv München 2001   Wolpertinger oder Das Blau. Roman, Dielmann Frankfurtmain 1993, dtv München 2000   Eine Sizilische Reise, Fantastischer Bericht, Diemann Frankfurtmain 1995, dtv München 1997   Der Arndt-Komplex. Novellen, Rowohlt Reinbek b. Hamburg 1997   Thetis. Anderswelt. Fantastischer Roman, Rowohlt Reinbek b. Hamburg 1998 (Erster Band der Anderswelt-Trilogie)   In New York. Manhattan Roman, Schöffling Frankfurtmain 2000   Buenos Aires. Anderswelt. Kybernetischer Roman, Berlin Verlag Berlin 2001 (Zweiter Band der Anderswelt-Trilogie)   Inzest oder Die Entstehung der Welt. Der Anfang eines Romanes in Briefen, zus. mit Barbara Bongartz, Schreibheft Essen 2002   Meere. Roman, Marebuch Hamburg 2003 (Bis Okt. 2017 verboten)   Die Illusion ist das Fleisch auf den Dingen. Poetische Features, Elfenbein Berlin 2004   Die Niedertracht der Musik. Dreizehn Erzählungen, tisch7 Köln 2005   Dem Nahsten Orient/Très Proche Orient. Liebesgedichte, deutsch und französisch, Dielmann Frankfurtmain 2007    Meere. Roman, Letzte Fassung. Gesamtabdruck bei Volltext, Wien 2007.

Meere. Roman, „Persische Fassung“, Dielmann Frankfurtmain 2007    Aeolia.Gesang. Gedichtzyklus, mit den Stromboli-Bildern von Harald R. Gratz. Limitierte Auflage ohne ISBN, Galerie Jesse Bielefeld 2008   Kybernetischer Realismus. Heidelberger Vorlesungen, Manutius Heidelberg 2008   Der Engel Ordnungen. Gedichte. Dielmann Frankfurtmain 2009   Selzers Singen. Phantastische Geschichten, Kulturmaschinen Berlin 2010   Azreds Buch. Geschichten und Fiktionen, Kulturmaschinen Berlin 2010   Das bleibende Thier. Bamberger Elegien, Elfenbein Verlag Berlin 2011   Die Fenster von Sainte Chapelle. Reiseerzählung, Kulturmaschinen Berlin 2011   Kleine Theorie des Literarischen Bloggens. ETKBooks Bern 2011   Schöne Literatur muß grausam sein. Aufsätze und Reden I, Kulturmaschinen Berlin 2012   Isabella Maria Vergana. Erzählung. Verlag Die Dschungel in der Kindle-Edition Berlin 2013   Der Gräfenberg-Club. Sonderausgabe. Literaturquickie Hamburg 2013   Argo.Anderswelt. Epischer Roman, Elfenbein Berlin 2013 (Dritter Band der Anderswelt-Trilogie)   James Joyce: Giacomo Joyce. Mit den Übertragungen von Helmut Schulze und Alban Nikolai Herbst, etkBooks Bern 2013    Alban Nikolai Herbst: Traumschiff. Roman. mare 2015.   Meere. Roman, Marebuch Hamburg 2003 (Seit Okt. 2017 wieder frei)
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[Chapitres 50 & 51 (1ère partie) <<<< là.]

Bild-107-REVLONSky se traîna le long des boutiques des cafés des sushis des agences bancaires, ensemble hygiénique de pierre de verre luisant de propreté, les énormes embouteillages se dissolvaient dans la circulation nocturne habituelle. On attendait que le feu passe au vert dans la 5th Avenue. Dieu soit loué la pluie avait cessé. Tiens : Nabokov. Sky connaissait ce nom parce que Jim le lisait tout le temps, sur son catwalk petit podium dressé contre son matelas à la lumière de l’ampoule dans le condo ; celle-ci se balançait légèrement quand le métro passait. Ada ou l’ardeur, Jim ne permettait à personne d’y toucher. Si Sky lui avait dit qu’il y avait une exposition dans le magasin de luxe néoclassique de la Public Library, peut-être que Jim ne lui aurait pas cogné dessus. Oui, mais enfin le problème aurait été alors : où trouver les pognon pour payer l’entrée ? Les types postés là t’auraient viré à coups de pompes dans le train et tu aurais atterri au bas de l’escalier. Quant aux mecs de la 5th Avenue ils t’auraient piétiné en te passant dessus. Aucun livre au monde ne justifiait un tel traitement. L’énorme arrondi du gratte-ciel scintillait dans les tons bleuâtres, on voyait à l’intérieur des reflets des fenêtres d’autres immeubles et on lisait en grosses lettres huit fois grandes comme un homme : REVLON et Bryant Park, entouré de grilles, n’avait d’ouverture que sur la 6th Avenue. La prairie était sombre pas une chaise et pourtant des gens flânaient encore là contournant les flaques du chemin pavé sous les réverbères sous les platanes, longeant les colonnes arrondies des balcons, transistors, sifflets au passage de fille de jeunes femmes qui avaient relevé leur col jusqu’au-dessus du menton : arrête de me draguer gamin ! Elles allaient et venaient avec une arrogance qui frisait la provocation, petites fenêtres éclairées pour la surveillance des appartements de luxe bâtis comme des castels, passages voûtés, milliers de maisons en construction sur le bord du menu parc qui montait vers le nord. Quelques amoureux quelques poubelles arbustes décoratifs, le terrain donnant sur la 6th Avenue agrémenté de deux kiosques laqués de vert Pasta Foccacia, et là-bas enfin les marches qui descendaient vers le métro. Sky connaissait une entrée qu’on pouvait toujours prendre, parce que Smithey vous laissait passer pour quelques cents, guidant même les passagers du métro vers un raccourci qui passait par sa chambre à coucher ; « Oui, vous longez là, ça va plus vite », et une fois arrivé… on escaladait de biais son matelas enroulé, sans un regard pour le morceau de bougie qui se dressait sur la boîte en carton goudronné. En se retournant, on aurait pu remarquer les quelques marches métalliques que Sky s’apprêtait à descendre. Une fois en bas, une porte d’incendie vous barrait le passage et c’était là bien sûr qu’on avait besoin de la fameuse clef carrée. Mais elle était sans doute ouverte puisque l’accès aux condos par le sous-sol du quai 100 de la gare était maintenant barré. Sky n’était pas le seul spectateur du concert à avoir été gêné par l’intervention de la police. La grille d’incendie en effet n’était pas seulement déverrouillée, elle était grande ouverte et dans le clair-obscur de la station de métro on devinait les ténèbres au loin. Et c’est là, dans l’obscurité, que s’enfonçaient les gens empressés, aspirés sans cesse par la nuit : quelques CHUD faisaient des signes sur les côtés agitant leurs mains et leurs mouchoirs crasseux, dirigeant ce fleuve humain vers l’intérieur sans distinction, qu’ils aient de l’allure ou non, qu’ils soient couverts de merde, en haillons ou sapés comme des milords. On voyait même des pompiers, et plus incompréhensible encore des cops, comment pouvait-on laisser passer des mouchards dans un endroit aussi secret ? « Vite, vite, allez, dépêchez-vous ! » Tout le monde était surexcité, des sentinelles avaient été expédiées vers la surface pour surveiller les accès au cas où le Department débarquerait. Les flics en fait n’avaient rien remarqué, ils restaient concentrés à Grand Central Station, ne se doutant pas que nous avions ouvert les couloirs partout à Manhattan, que Netherworld faisait aujourd’hui une opération portes de secours ouvertes ; derrière, l’infini. – Au fait, tout ces gens avaient-ils une idée du lieu où ils se rendaient ? S’ils avaient été seuls, qui aurait eu le courage de pénétrer dans ce royaume sans être épouvanté ? Aucune importance. Il en entrait tellement que l’odeur aigre de nourriture pourrie ne pouvait plus rebuter personne, cette puanteur qui régnait derrière les portes métalliques (elles avaient grincé affreusement lorsqu’on les avait ouvertes mais personne n’y avait prêté attention) tous les visiteurs la remontaient avec eux jusqu’en plein air, comme si les miasmes des eaux usées restaient collés aux parois des narines. Pour s’en débarrasser il fallait davantage qu’un rhume, c’est à coups de lavages qu’on expulserait tout ça, y compris les excréments les molécules la sueur l’urine, les restes de crasse, traces humaines, on devait s’en vider même à l’air libre, les os n’étaient alors que de la bouillie pour les rats. C’est ça qu’ils affrontaient tous et ils y allaient ! Pas seulement les plus miséreux, non, on voyait aussi des gens de la haute, des stars de cinéma des artistes réputés des banquiers et même venus de midtown des orfèvres des fourreurs, les voleurs du Barrio la mafia de Chinatown et tout le sud-est russe de Brooklyn Odessa les types bien sapés de Soho, tous allaient vers Washington Square direction Morningside, des femmes simples avaient crêpé leurs cheveux et les avaient remontés sur le sommet de la tête, des bandes de jeunes roulaient des hanches, Latinos aux piercings d’Alphabetcity, flot poussé par la dépression de Loisada. Ils se pressaient là, unis dans une culture arrogante et qui creusait des distances avec le chic mondain et East Side Park, dont des bodyguards assuraient la progression, eux et leurs petits chiens tachetés qui tiraient sur des laisses ornées de paillettes, dans le nœud qui enserrait un chihuahua brillait un bijou, tout de monde poussé par des rockers et des rockets, des punks et des petticoats, des dreadlocks et des dandies, rednecks, brokers, caballeros – ils passaient au-dessus des catwalks et empruntant des échelles ils s’enfonçaient encore : on devait traverser des voies, faire gaffe au rail électrifié, mais personne ne s’y prenait les pieds. Des guides attendaient aux bons endroits au cas où un train approcherait car eux seuls pouvaient l’entendre : ils avaient l’ouïe aussi fine que celle des chauves-souris, on aurait dit qu’ils s’étaient croisés avec elles et que c’était ce qui les avait rendus aveugles, et pourtant ils étaient aussi habiles qu’elles, aussi souples même que les antilopes qui hantaient les grottes, on ne s’apercevait jamais que l’un d’eux était à proximité. Un murmure se propagea dans la foule dès qu’elle entra dans le silence. Des montagnes de pierre s’arrondissaient en voûte. Les voies étaient faiblement éclairées par des flambeaux, puis scintillement soudain. Dans des tuyaux latéraux on pouvait découvrir des joyaux, un parfum en montait comme les esprits des eaux : ça flottait un moment au-dessus de toi et le miroitement s’effaçait. Il était maintenant à des années-lumière derrière toi. On n’entendait plus que le crissement qui montait des semelles de centaines de gens ; parfois on percevait un éclat de rire libérateur, les stalactites se succédaient dans les canaux latéraux avant de disparaître. D’épaisses couches qui avaient coulé comme un tapis issu de la roche traçaient le chemin ; de nombreux renflements naturels supportaient des éclairages qui étaient parfois de simples bougies. De nouveaux éboulements. Là-bas le couloir s’abaissait encore. Allait-il falloir ramper ? Devrait-on en laisser quelques-uns en arrière ? Des chiens aboyèrent, une déviation avait été creusée à même la paroi, joints impeccables : c’était les premiers signes visibles du travail de construction de Neill, c’était ici que commençait Under Manhattan. Mais aucun panneau aucune indication, personne ne se doutait de la présence de ce nouveau monde. Under Manhattan se cachait sous Netherworld et ne le touchait que par endroits. Dans quelques années seulement Netherworld serait écrasé entre Under Manhattan et le Manhattan extérieur. Il n’y aurait plus que les tunnels du métro, les tuyaux des canalisations et ceux de l’alimentation en eau ne seraient plus habités : on y pousserait seulement tout individu qui ne se déclarerait pas pour un des deux côtés – le côté ombre ou le côté lumière (au fait où est celui-ci et où est celui-là ?) On abordait enfin les premières marches et on débouchait aussitôt sur l’espace prévu. Mais sur quoi marchait-on ? Le sol était tiède, comme s’il avait été chauffé, on avait tout fait pour que les visiteurs n’aient pas froid. Étonnant. Presque tous voulaient s’arrêter et regarder mais on était plongé dans l’ombre, sans parler de la foule qui poussait sans arrêt. Il avait bien fallu trois quarts d’heure pour faire le chemin, mais soudain une lampe halogène lança un éclair vers une grotte, en bas un duo de jazz se mit à répéter, trompette et batterie, suite de petits morceaux. On avait reproduit là, en bas, le Carnegie Hall qui se trouvait au-dessus, et on y accédait par le haut ; mais comme sur cette vallée de musique l’entrée n’avait pas encore été refermée, on pouvait en tendant l’oreille percevoir le grincement des rames de métro qui passaient à hauteur du ciel. Impossible de comprendre ce qui se passait : arène gigantesque et toutes ces rangées de sièges le long de la pente jusqu’à la scène. Symphonie des mille : énorme quantité de petites chaises placées devant les pupitres et Michael Mantler en personne, lui et Nick Mason faisaient des essais pour musique de chambre mais ce n’était que recherches de sons et de rythmes, tout était si beau : et voici Jack Bruce qui s’avance à travers les rangées de sièges, s’empare du micro et vers ceux qui entrent en foule il chante de sa voix rauque et mélancolique « alone in the mud yes the dark yes sure yes panting » sonorités vibrantes qui s’étirent : « someone hears me no one hears me » : le visiteur est alors tellement ému qu’il se tait. Il est frappé de mutisme, à cause de la batterie sans doute. Dans les passages supérieurs quantité de portes laissent déferler le flot et une fois entré on sent que le silence vous saisit. Tandis que les trois musiciens improvisent, là-haut le flot humain ne tarit pas. À gauche de la scène arrondie, une loge illuminée entourée de verre qui permet aux spectateurs de voir sans être vus, et là sont installés Neill et ses entrepreneurs ses financiers et trois filles de LEGZ DIAMOND’s : parmi elles trône Lissy enlaçant le boss, un jeune gars plutôt mignon auquel l’héritage et le destin ont donné un corps mince et élancé. Il a loué les filles chez Martha, et c’est ainsi qu’il a été informé du concert souterrain et de la prestation possible de Maestro Chopstick et de Mantler… Martha avait simplement haussé les sourcils, quelle idée excentrique ! Puis elle s’était amusée de l’oisiveté heureuse des Mole People. C’était une entorse supplémentaire dans la mémoire de la rebelle noire, mais elle avait laissé toute liberté aux filles… elle savait que de toute façon il ne sortirait rien de tout cela, puisque Olsen gisait sur son lit de malade, dans une maison pour les pauvres et que de sa vie il ne soulèverait plus jamais aucune baguette chinoise. Mais que sait-elle en vérité de l’espérance que l’homme fragile et tremblant met dans ces êtres humains ? Les gens du Carnegie Hall l’ont remarqué, il y a quelque chose qui cloche : où est donc le Maestro ? De plus, les deux tiers des musiciens ne sont toujours pas arrivés. Tandis que Bruce entonne « a few words yes a few scraps yes », l’orchestre se remplit lentement de musiciens aux corps détruits, avec les basses bass drum vêtus de lambeaux, épouvantails, handicapés, déformés par les coups. Des enfants qui n’ont jamais vu une école et des femmes un mari. Accros au crack, sidéens malades jusqu’aux yeux, et ces patients de l’asile psychiatrique de l’État qui, il y a quelques années, furent jetés à la rue parce que le City Council ne s’intéressait plus aux affaires sociales, Guiliani the Yerk, des hommes tremblant, balbutiant, tanguant devant leur mauvais alcool, glorieux produits de la prohibition, logés dans les cages à lapins d’un brun merdeux du Lower East, des centaines de mètres de misère de logement sociaux et cela à deux pas de Wall Street, du Brooklyn Bridge bâti pour des touristes qui s’ébahissent et crient « Aah ! » et « Comme c’est superbe ! » quand ils aperçoivent un pigeon planant au-dessus d’East River et de l’Hudson : bon, et alors ? ON S’EN FOUT ! Quel mensonge ! MENSONGE ! Car par la suite personne ne parlera de ce qu’il a réellement vu : les yeux rougis embués des larmes des mères, les enfants roués de coups jusqu’à devenir des loques, les Latinos de Loisada Je serai là où on joue du couteau et du revolver

«He brought her to a low place
He sold her to a drunken brute»

De nombreuses places étaient encore inoccupées, et déjà ces épaves sortent les instruments de leur étui, les accordent, sonorités inouïes nées de leurs doigts déformés ! D’autres improvisant sur leurs instruments à vent, larges courbes dessinées dans l’air par Mantler, percussions de Mason rythmant les syncopes, inconcevables, et tous ceux qui entrent le sentent immédiatement, l’espace en est rempli, l’arrivant en saisit d’emblée l’écho : sonorités, notes, accords, tout concourt à élargir le souffle, à libérer l’oppression qui serre la poitrine, vrai miracle. « Ladies and gentlemen, haw you doin’ ? » dit une voix venue d’en bas, c’est celle de Bruce dans le micro, rudes accents vibrant dans des haut-parleurs invisibles. « We’re glad to welcome you listen to a wonder ! Ladies and gentlemen not to say : friends : This is Netherworld. Netherworld under Manhattan!” Le chant reprend :

« When I run when I run when I run over the grass »,

et c’est Sky qui entre maintenant porté par le flot… stupéfait il fixe bouche bée le hall gigantesque, ce ne sont pas des lustres de cristal qui descendent du plafond, non, ce sont des stalactites lumineuses, quartz rose cristal bleu, séparées par des arcs-boutants d’acier, lumière à foison, il n’aurait jamais cru cela possible. Pourtant il a habité lui-même le tunnel. Évidemment ils avaient évoqué ce Under Manhattan pendant ces longues nuits où tu es au bord de l’épuisement et que Schacky est trop faible désormais pour ôter l’ampoule de l’éclairage de secours et la visser au-dessus de leur grabat, c’est ainsi qu’on a chassé l’angoisse de l’obscurité en se racontant des histoires d’épouvante. Il faisait bien chaud, la tête de la ville est bien au-delà, très haut, puis viennent le cou les épaules et les clavicules qui ne sont rien d’autre que les rues, on entend encore respirer les poumons du métro, et te voilà bien au chaud dans les entrailles et les battements du cœur résonnent dans les tuyaux d’alimentation. On n’est plus sûr de rien : ce mur existe-t-il vraiment ? cette goutte qui tombe, provient-elle du système d’arrosage ? et les voix que j’entends viennent-elles d’en bas ou d’en haut ? et s’installent alors des rêves comme il en vient quand on est fiévreux, il naissent de l’ennui et permettent de passer le temps. Voici quelqu’un – était-ce Josie ? – qui prétend être descendu jusqu’au septième niveau : à cet endroit la civilisation s’arrête et c’est l’évolution seule qui a creusé les cavités de granit. On y voit couler une eau qui jamais ne jaillit et où nagent des poissons aveugles et inconnus, il y a des lézards ou des insectes on ne sait pas exactement, en tout cas ils n’ont pas de goût. Et Josie prétend qu’elle y a trouvé une porte ; pas un passage, une vraie porte ! Derrière, elle a vu s’ouvrir une ville avec ses rues ses maisons son éclairage public ses boutiques, mais elle n’a vu personne : Josie affirme qu’elle est la première femme – elle se reprend et dit en riant : le premier être humain – qui y soit jamais entré ; mis à part bien sûr ceux qui l’ont construite. Nous ne l’avions pas crue, mais l’histoire nous avait plu, avec ses hamburgers qui cuisent tout seuls, comme dans les Walt Disney où les frites sautent d’elles–mêmes dans l’huile bouillante.
Que se passait-il soudain en contrebas ?
La musique avait cessé, les musiciens parlaient ; est-ce qu’ils se consultaient ? Tandis que les rangées se remplissaient de plus en plus, le flot de spectateurs ne tarissait pas, nombre d’entre eux avaient marché très longtemps, refoulés dans les gares, ils avaient pris la direction du nord, du sud, ne sachant où aller. Ils avaient pénétré dans une station de Lexington Line, à l’endroit précis où il faut se méfier des monstres du tunnel qui chassent les noctambules attardés. Mais ce soir-là l’entrée était gratuite, on dirigeait les jeunes gens avec leurs battes de base-ball à la ceinture ou sur l’épaule, crasse nouée dans les dreadlocks, on les faisait passer dans des conduites d’aération énormes, très impressionnantes, et qui devaient dans la journée laisser entrer la lumière du jour à travers les grilles, mais qui dans l’obscurité du moment étaient seulement éclairées par des lanternes d’urgence, lumière verte qui donnait à tous des visages de noyés. Tout à coup au-dessus des accents profondément mélancoliques issus des pulsations des drums on entendit monter les harmonies claires des cordes, on aurait dit des fanfares. Elles préparaient à une autre musique, interrompant la plainte pour la remplacer par la fête : une fête de vie qui repoussait la misère à l’intérieur du crâne, après un prélude, la musique se précipitait au-dessus des ruisseaux dévalait vers le thème principal orné des traits perlés d’un jeune pianiste bien enveloppé, et retombait du la majeur conciliateur dans une cadence d’une richesse d’invention éblouissante. Il y avait désormais suffisamment de musiciens pour que chacun montre ce que pendant des mois de répétitions – nombreux étaient ceux qui auparavant n’avaient jamais touché un instrument de musique – le Maestro leur avait enseigné avec ses chopsticks, leur faisant reprendre inlassablement les mêmes morceaux. Puis, d’une voix douce, Bruce reprit : « Welcome to a wonder… », et Mantler fit souffler sur Mozart une légère brise de trompette, qui s’éleva à la limite de l’inouï, passant sur les nuques comme une haleine légère dont l’origine était insaisissable. Fermeture hermétique des fenêtres et des ouvertures du plafond. La petite pause précédant l’andante ne laissa monter aucun bruit. En bas, les musiciens en guenilles osaient à peine regarder leurs voisins ou devant eux, oui, leur chef n’était pas là. Peut-être pleuraient-ils, difficile à dire. Toujours est-il que le jeune pianiste, à peine sorti de la puberté, joues rouges et grasses, s’essuya les yeux du revers de la main avant d’attaquer le deuxième mouvement. Doucement de nouveaux musiciens en haillons les rejoignirent, ils s’installèrent, sortirent leurs instruments, les déposèrent sur leurs genoux dans l’attente d’une voix qui leur intimât l’ordre de jouer. Tout le monde le savait : le Maestro ne viendrait plus. Si Olsen n’avait pas paru dès le début, il ne restait plus aucun espoir de le voir paraître. Il lui était arrivé quelque chose, inutile d’ergoter plus longtemps. Le seul hommage digne de ce nom était de jouer une musique de vie. Et c’est ainsi qu’ils jouèrent, unis et sans autre direction que leur oreille intérieure, on pouvait parfois entendre des pleurs sur les gradins, il y eut même un rire. Sky s’était installé sur une marche de l’escalier, avait plongé sa tête dans ses mains, coudes plantés sur les genoux, et c’est ainsi qu’il écouta. Welcome to a wonder : qui nous avait appris à jouer aussi bien, nous les maladroits, les pestiférés, oui, qui guidait notre main notre archet ? Qui était parvenu à faire courir notre main gauche sur le manche, comme si nos doigts n’avaient jamais été gelés, comme s’ils n’avaient pas été brisés des milliers de fois sans compter les ongles arrachés et les blessures qui suppuraient longtemps ? Ce n’était pas dans l’espoir en une quelconque justice ni dans la croyance en un au-delà, il y avait belle lurette qu’ils en avaient fait leur deuil, mais alors où ces êtres puisaient-ils leur force sinon dans leur foi en la vie elle-même ? Qui avait versé en eux cette ardeur à suivre à travers la bourrasque et les écueils ce rire cet appel : un drôle de vieux type nommé Olsen, qui était la risée du monde musical de New York ? Était-ce vraiment le même homme ? OU quelque chose – ou qui? – transmis à travers lui ? Accord final. Do majeur.

ENTRACTE
(Applaudissements, hésitations, misterioso –
Applaudissements, molto energico –
Les premiers auditeurs se lèvent –
Applaudissements, morendo, derniers bravos)

La plupart restèrent assis, d’autres très excités se mirent à courir dans tous les sens. Y avait-il des reporters dans la salle ? D’habitude les journalistes étaient toujours là… On était simplement sans voix. Et ce que faisait Neill dans sa loge – le fait même qu’il fût présent- n’avait aucune importance. Une première rumeur traversa le public : on affirmait que Maestro Chopstick avait été arrêté par la CIA ou le FBI, mais ceux qui colportaient la rumeur ne pouvaient pas donner de détails. Puis on affirma qu’il avait simplement été percuté par une voiture. Le clochard avec les baguettes chinoises. Vous êtes sûr ? J’étais moi-même à ce moment-là à la God Shepherd Church. Il n’était pas un peu alcolo ? Un jour je l’ai vu devant le Met. Il a dû tomber parce qu’il avait trop bu. Rires. Il s’est perdu dans les souterrains, et maintenant il dirige les rats. Rien que des regrets du même genre. Sky ne savait pas de quoi les gens parlaient, il était assis dans son coin et il songeait : voilà, c’est pour ça que tu as vécu, c’est pour ça que tu as traversé ces épreuves pendant toutes ces années, c’était pour que tu assistes à ça. Il était heureux. Mais il ne savait pas qu’il l’était. Le mot et encore moins son sens n’avaient jamais pénétré son esprit. Son unique souhait était que cette soirée ne prît jamais fin. Il aurait aimé mourir pendant le concert tant la vie à ce moment-là lui semblait proche. Il se rendit compte qu’un Noir était assis à ses côtés, mais cela lui était égal, et même il ne put s’empêcher de sourire. Un travailleur social aurait pu aussi bien s’y installer, et même peut-être un cop, pourquoi pas ; enfin pour le cop il n’en était pas certain à cent pour cent. Et il ne se doutait pas de ce qui allait suivre. Le Noir le regarda dans le blanc des yeux, et Sky aperçut des filaments rouges au bord des paupières. En fait, pensa Sky, c’est une peau merveilleuse. Et il aurait bien aimé la toucher. Mais il n’osa pas. Le Noir fit un signe de tête. Sky lui répondit aussitôt. Ils se regardèrent longtemps dans les yeux. Puis Sky ne put résister davantage et il se mit à pleurer toutes les larmes de son corps.Le-Roman-de-Manhattan-FR-Titel





[>>>> Chapitre 51 (3ième partie).
>>>> en Allemand.
ANH, Le Roman de Manhattan, page de titre <<<<
Alban Nikolai Herbst, In New York, Manhattan Roman.]

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